Les Fils du kapokier est un premier roman envoûtant sur l’amitié sur fond de la faillite du modèle familial et des aveuglements d’une société enfermée dans ses certitudes et ses blocages. Retour, en compagnie de l’auteur, sur son art de conteur des temps modernes.
Il y a quelque chose des tragédies grecques dans ce premier roman du Guadeloupéen Jean-Philippe Louis. Quelque chose d’inexorable dans le drame annoncé dès les premières pages de ce beau roman initiatique de formation. Le roman raconte le passage à l’âge adulte de deux gamins dans la Guadeloupe des années 2000, taraudée par des questions sociales et politiques très contemporaines, alors que sur les imaginaires pèse le poids des malédictions anciennes. Celles-ci sont incarnées par des pères faillis, qui ne sont pas à la hauteur des attentes de leurs fils, en manque de modèles. Le chœur des « taties » tente tant bien que mal de colmater les brèches d’une société guadeloupéenne en crise existentielle. Le récit est porté par une écriture incandescente, à la fois poétique et profondément mélancolique.
Parcours personnel
« Je suis né en Guadeloupe, dans la petite ville de Saint-Claude, entre la Soufrière et la mer, nous raconte l'auteur. J’ai passé mon enfance et mon adolescence dans cette ville où d’ailleurs j’ai campé mon roman. À 19 ans, j’ai quitté la Guadeloupe pour aller poursuivre mes études à Paris. J’y ai travaillé comme journaliste pendant plusieurs années, mais je voulais surtout devenir écrivain. Or, après avoir passé de longues journées à réécrire des articles d’agence, il était difficile de m’installer devant l’ordinateur en rentrant à la maison et de produire quelque chose de sensé ou de satisfaisant. J’ai donc décidé de quitter le journalisme. J’ai changé de branche en réalité et j’ai bien fait puisque cela m’a donné plus de temps pour écrire pour moi-même. »
Chemin d’écriture
« C’est par la lecture que je suis venu à l’écriture. Adolescent, j’ai dévoré les auteurs haïtiens, les Afro-Américains, les Caribéens. Mais c’est surtout après avoir lu Maryse Condé et René Depestre, sans oublier Christiane Taubira, que j’ai eu envie de me lancer moi-même dans l’écriture. J’ai d’abord écrit de la poésie, puis, il y a six ans, je suis passé au roman. Je voulais raconter mon île, restituer à travers une histoire totalement romancée la Guadeloupe réelle de mon adolescence, sa musique, son ambiance, ses saveurs, ses drames aussi. »
Autobiographie
« Certes, le parcours de mon narrateur a quelques ressemblances avec le mien ; par exemple il vient en France pour faire des études, ou encore cette envie d’écrire qui nous caractérise tous les deux. Mais l’histoire qui est racontée dans ces pages est totalement fictionnelle. Si au début le personnage d’Anicet me ressemble un peu, très rapidement il a pris son envol. Calixte est arrivé après. Son personnage est le produit d’un mélange de différentes personnes que j’ai rencontrées en Guadeloupe, ajoutées à des situations imaginées, à des blagues avec des amis. La seule chose que je tenais à garder telle quelle, c’étaient les noms des lieux. Je voulais qu'on puisse partir en Guadeloupe demain et retrouver ces lieux où l’action se déroule et comprendre ce que je voulais dire quand je raconte ces endroits. »
Lieu
« Le lieu est fondamental. Tout est parti du décor quasi-théâtral de cette petite vallée de la Guadeloupe à l’ombre du vieux kapokier où j’ai situé le récit. C’est un lieu circulaire où les maisons sont collées les unes aux autres, créant une configuration digne d’un théâtre. Tout s’entend dans la vallée car les sons, les voix circulent indéfiniment, traversant les murs des maisons. C’est à partir de ce schéma que toute l’histoire s’est mise en place. »
Kapokier
« Dans les Antilles, le kapokier est une espèce d’arbre géant, connu plus couramment sous le nom de « fromager ». Dans l’imaginaire antillais, il est associé à des esprits maléfiques, les soucougnans. D’où son surnom d’« arbre malade ». Un « arbre malade » est au cœur du récit de formation et d’apprentissage que je raconte dans mon roman. Loin d’être un témoin muet des événements et des drames, l’arbre malade devient une métaphore du dysfonctionnement de la société guadeloupéenne, enfermée sur elle-même. »
Intrigue
« Le roman évolue autour de l’histoire de deux adolescents qui grandissent ensemble dans une petite ville de la Guadeloupe. Ils vont devenir amis et cela malgré leurs tempéraments très différents. Ils ont toutefois en commun leur désir d’émancipation, qui conduit Anicet vers la littérature et la France où il veut faire sa vie. Calixte, pour sa part, a les yeux rivés vers la Jamaïque et son dancehall. Il sait obscurément que son destin se réalisera à travers la musique. À travers cette dualité, je cherchais à comprendre comment, dans l’étroitesse d’une île, on se forge un esprit critique, comment on s’ouvre au monde en tournant son regard vers d’autres horizons. Anicet et Calixthe matérialisent, chacun à sa façon, ce thème d’émancipation qui est au cœur de ce roman. »
Les pères
« L’amitié des deux personnages d’adolescents dans mon roman est fondamentalement liée à l’amitié qui lie leurs pères. Dans une société née de l’esclavage où les pères ont été aux abonnés absents, la recherche de modèles masculins pousse les gamins à se tourner vers leurs pères. Mais les pères en question se révèlent être des adultes faillis à la faveur de l’ouverture d’un bar homosexuel au cœur de la ville. Le scandale va éclabousser toute la communauté et problématiser le passage à l’âge adulte d’Anicet et de Calixte, mettant leur amitié à rude épreuve. »
Éloge de la créolité
« J’écris dans une langue métissée, traversée par les mots créoles comme « chowayer », « driver », des mots qui ont désormais droit de cité dans la littérature antillaise. Le créole, c'est la langue de mes émotions. C'est la langue dans laquelle je réagis, je pense parfois. Et le français, ça a toujours été pour moi la langue cadre, la langue de la structure, la langue dans laquelle je parle à ma mère. Les romans qui me touchent le plus dans la littérature antillaise, ce sont ceux qui font entendre le rythme de nos îles, cette musique que j’associe au vécu antillais. C’est ce que j’appelle une écriture à l’antillaise dans laquelle le français et le créole cohabitent. C’est aussi une manière de raconter nos histoires de tiraillements, nos vies entre deux mondes. »
Retour au pays natal
« Les dernières pages du roman mettant en scène le retour en Guadeloupe d’Anicet m’ont été inspirées par le fameux Cahier d’un retour au pays natal de Césaire. J’avais aussi en tête la très belle chanson qui s’appelle tout simplement « Retour au pays natal » chantée par l’artiste-chanteur Admiral T. A ces références littéraires et artistiques s’ajoute une certaine expérience personnelle qui était la mienne, celle de revenir tous les ans ou tous les deux ans en Guadeloupe, retrouver mes amis, retrouver ma mère surtout. Chaque fois, il faut prouver qu’on est resté Guadeloupéen dans le cœur malgré l’absence physique. Mais on est aussi envahi par un sentiment de quiétude. A partir du moment où je mets les pieds sur l’île, j’ai l’impression que rien ne peut m’atteindre, je me sens tout de suite beaucoup plus protégé, sans doute parce que je suis entouré d’odeurs familières, d’une musique dans laquelle j’ai baigné depuis l’enfance, des gens qui me veulent forcément du bien. Et donc tout ça, effectivement, m'a énormément inspiré pour écrire la dernière séquence du roman. »
Les fils du kapokier, par Jean-Philippe Louis. Collection « Blanche », éditions Gallimard, 213 pages, 20 euros.