Get all your news in one place.
100's of premium titles.
One app.
Start reading
Radio France Internationale (Français)
Radio France Internationale (Français)
Lifestyle
Jean-Baptiste Breen

Attentats du 11 septembre 2001: «Le problème de cette photo, c’est qu’on a envie de dire qu’elle est belle»

Dans son livre «L'homme qui tombe», Philippe Lecaplain revient sur l'histoire du cliché éponyme pris par un journaliste états-unien d'un homme tombant de l'une des tours du World Trade Center lors des attentats du 11 septembre 2001.
Dans son livre «L'homme qui tombe», Philippe Lecaplain revient sur l'histoire du cliché éponyme pris par un journaliste états-unien d'un homme tombant de l'une des tours du World Trade Center lors des attentats du 11 septembre 2001. AP - Richard Drew

Le 11 septembre 2001, un journaliste de l’Associated Press est dépêché aux pieds des tours jumelles. En ressort l’un des clichés les plus célèbres du photojournalisme. Pourtant, l’image est presque immédiatement censurée, jugée trop choquante par l'opinion publique états-unienne. Dans son nouveau livre, L’homme qui tombe, Philippe Lecaplain rassemble les fragments de contexte qui entourent cette photo, qu’il ordonne en un récit captivant.

Il y a 25 ans, alors que le vol 175 d’United Airlines vient d’éventrer la tour sud du World Trade Center, Richard Drew s’extirpe du métro new-yorkais. Le photographe de l’agence de presse états-unienne Associated Press s’élance en direction des immeubles dont s'élève un épais panache de fumée noire.

Arrivé au plus proche des tours jumelles dévorées par les flammes, le cinquantenaire se réfugie derrière l’objectif de son appareil photo. Le journaliste se concentre sur les « sauteurs » - ou « Jumpers » en anglais - qui s'élancent vers la mort depuis les fenêtres des tours, fuyant les vapeurs suffocantes du brasier.

Parmi les clichés de Richard Drew se dégage celui d’un homme en chute libre, dos droit, jambes légèrement courbées, comme suspendu en plein vol. Cette image, sans doute l’une des plus célèbres de la tragédie, subira pourtant une censure quasi-complète, encore en grande partie en vigueur aujourd’hui. Dans son livre L’homme qui tombe paru en juin dernier aux éditions Librisphaera et sélectionné pour le prix Roman News, Philippe Lecaplain, journaliste à RFI, revient sur l’histoire de cette photographie, symbole occulté du traumatisme du 11 septembre 2001.

« On peut s'identifier »

Hormis l’histoire du photographe Richard Drew, Philippe Lecaplain retrace l’enquête menée par plusieurs journalistes pour identifier l’inconnu immortalisé en pleine chute sur le cliché même si, malgré plusieurs pistes prometteuses, aucune conclusion définitive n'a pu être apportée jusqu'à maintenant - un mystère qui alimente, encore aujourd’hui, l’un des principaux attraits troublants éprouvés face à cette photographie.

Sur le plan purement technique, « la photo est parfaite », remarque Philippe Lecaplain. De chaque côté, la tour nord et la tour sud forment un fond symétrique ponctué de lignes parallèles, scindées en leur centre par la silhouette de l’homme qui tombe. « Aujourd’hui, on dirait ‘‘mais, c'est de l'IA’’ ! », s’exclame l’auteur.

« Cette photo ne montre pas un cadavre. Un futur cadavre, certes, mais pas un cadavre, souligne-t-il. L’homme est encore vivant et semble bien portant, élégant, presque beau. » Alors, presque par réflexe, « on peut s'identifier », poursuit Philippe Lecaplain. « Face à cette photo, je me pose la question : qu'est-ce que j'aurais fait à la place des gens dans les tours ce jour-là ? »

Cette même question, aussi morbide qu’inévitable, est sans doute à l’origine de la censure systématique imposée à ce cliché immédiatement après sa sortie. C’est du moins la thèse de Philippe Lecaplain. Elle renvoie non seulement les Américains à l’horreur des attentats, mais leur offre aussi la possibilité de s’imaginer à la place de ce « sauteur ».

Reflet insoutenable

Dans les jours qui suivent le 11-Septembre, les journaux ayant choisi de publier la photographie de Richard Drew croulent sous les lettres acerbes de lecteurs déçus, attristés ou en colère. Aussi, elle disparaîtra presque aussitôt de la circulation, tandis que certains titres de presse iront jusqu'à publier des lettres d’excuses pour tenter d’apaiser la grogne. « Leur parti pris journalistique audacieux et courageux s’arrête là où commence l’incommensurable deuil national », écrit Philippe Lecaplain.

Car quoi de plus paradoxal pour un pays comme les États-Unis de s’insurger contre la violence ressentie d’une image quand les représentations de la violence habitaient déjà régulièrement l’espace médiatique ?

« Le problème de cette photo, c’est qu’on a envie de dire qu’elle est belle. Mais c’est impossible de dire "beau" ou "belle" à propos de l’image de quelqu'un qui va mourir, remarque Philippe Lecaplain qui poursuit : à partir de là, le champ sémantique est drastiquement réduit et le seul adjectif qu'on peut accoler à cette photo, c'est "historique". Si on emploie un autre mot, le propos devient inaudible. » Si bien que l’autocensure de la presse états-unienne semble encore en grande partie persister aujourd’hui, en dépit de l'importante réalité dont témoigne cette image.

Rarement représentée et régulièrement dissimulée derrière une limite d’âge sur les réseaux sociaux, sa présence latente dans l’espace médiatique reste fugace. Même les expositions américaines se refusent à l’afficher, au risque d’offenser leurs visiteurs. Cela est moins le cas de ce côté-ci de l'Atlantique : le centre d’art du Jeu de Paume, à Paris, accueille jusqu’au 24 septembre une sélection de photographies issues de la collection privée d’Elton John et de son mari David Furnish parmi lesquelles figure un tirage original de « L’homme qui tombe ».

Sign up to read this article
Read news from 100's of titles, curated specifically for you.
Already a member? Sign in here
Related Stories
Top stories on inkl right now
One subscription that gives you access to news from hundreds of sites
Already a member? Sign in here
Our Picks
Fourteen days free
Download the app
One app. One membership.
100+ trusted global sources.